Films en France: Reality Check

     |    Friday, der 19. April 2013

par Julien MARSA

Il est souvent reproché aux cinéastes français de fiction leur manque d’inclinaison et d’audace à traiter des sujets brûlants qui agitent notre société – immigration et intégration, paupérisation, ostracisme, communautarisme ou encore difficultés croissantes des jeunes à rentrer dans le monde du travail – par opposition au cinéma américain, qui n’éprouve aucune difficulté à s’emparer de son histoire récente. On pourrait bien sûr multiplier les éléments de cette liste de « sujets » à l’infini car elle se trouve, concrètement, inféodée au traitement de l’actualité par les médias de masse, cirque infernal qui tourne à vide. C’est un peu ce qui rend ce reproche vaguement caduque ; d’une part, il faudrait s’accorder sur la définition que l’on donne au terme « sujet » – bien trop large pour être éloquent –, d’autre part il faut reconnaître qu’il y a régulièrement des tentatives, peut-être pas assez nombreuses, de faire entrer l’actualité dans les films français (on pourrait citer, sur les dernières années, quelques projets intéressants, « Cherchez Hortense » de Pascal Bonitzer, « Les invités de mon père » d’Anne Le Ny, « D’amour et d’eau fraîche » d’Isabelle Czajka, mais aussi de cinglants ratés, « Trois Mondes » de Catherine Corsini, « Télé Gaucho » de Michel Leclerc, « Elles » de Malgorzata Szumowska).

Mais c’est surtout le fait que les cinéastes devraient, selon ce reproche, suivre un mouvement lancé et rabâché par les médias, offrant des films comme autant de réactions à chaud, qui nous amène à nous interroger sur son bien-fondé : l’artiste n’est-il pas celui qui doit prendre un peu de recul, révéler les choses qui nous sont devenues invisibles, et nous aider à prendre de la hauteur ? Il serait pourtant trop facile de balayer cette réprimande d’un revers de la main, car elle part très sûrement de plus loin, du désir que les cinéastes continuent à nous renvoyer, tel un miroir, le reflet de notre propre société, afin que nous puissions mieux la comprendre et nous situer en son sein. C’est peut-être ici, à travers l’idée que quelque part nous avons perdu le gouvernail, que se trouve le versant le plus justifié de cette critique, qu’un message positif, plein d’espoir, un appel à l’aide, est lancé pour retrouver le pouls de notre société.

Et pour peu que l’on prenne le temps de s’y pencher, force est de constater que des signaux très encourageants nous sont envoyés du côté du cinéma documentaire. Sur la thématique du migrant par exemple, marotte médiatique dévolue à un ministère de l’Intérieur qui ne sait répondre qu’à coups d’exclusions massives du territoire, le cinéma documentaire nous renseigne sur la matière humaine et concrète qui est en jeu, là ou la fiction échoue à rendre compte des circulations/déplacements de population qui s’opèrent à l’intérieur ou en périphérie de la société française. Et ceci n’est pas qu’une coquetterie réservée aux critiques et journalistes de cinéma. Prenons trois films récents qui font office de témoignages d’une situation donnée : l’un est sorti en salles mercredi dernier, les deux autres étaient visibles fin mars au festival Cinéma du Réel au Centre Pompidou.

« Le Terrain », du cinéaste franco-iranien Bijan Anquetil, est consacré à l’édification d’un camp de Roms sur un emplacement à Saint-Denis, avant de se voir déplacés dans une ville voisine. Anquetil observe ces individus à la marge en donnant une place prépondérante à l’intime, dressant par petites touches un portrait collectif des habitants du camp, tout en amenant le spectateur à une meilleure compréhension des enjeux qui les traversent. Le terrain est un lieu d’habitation éphémère, fait de matériaux récupérés ici et là, qui prend forme sous nos yeux alors qu’il semble très vite voué à une inévitable destruction. C’est ainsi que Bijan Anquetil se fait le témoin discret et le rapporteur – au sens géométrique du terme – d’un déplacement continuel de population qui s’opère en silence, et pourtant sous nos yeux, tel un exil permanent fait de sauts de puce dans la région parisienne.

« La Traversée » d’Élisabeth Leuvrey (en salles depuis le 17 avril) prend place, le temps du trajet, sur le ferry qui relie Marseille à Alger. Le film recueille de nombreuses scènes d’échanges, entre Algériens, Français, Franco-algériens, tous issus d’une culture à multiples facettes, et arpente un lieu provisoirement « déterritorialisé », traduisant le sentiment apatride de certains personnages. « La Traversée » est faite de partage d’expériences humaines, qui abordent frontalement des questions décisives liées aux mouvements de population et à l’intégration, ainsi qu’à l’histoire commune entre Algérie et France. Mais c’est surtout le sentiment de pouvoir comprendre, par le biais de la parole, une situation qui nous est totalement étrangère, qui fait tout le prix du film d’Élisabeth Leuvrey.

« Kelly » de Stéphanie Régnier, qui a reçu le prix des jeunes au Cinéma du Réel, est le témoignage du personnage éponyme, qui fait de la volonté de retrouver sa mère exilée en France une condition indispensable pour faire éclater la notion protectionniste de frontière. Jeune Péruvienne vivant à Tanger dans l’espoir de passer par l’Espagne pour rejoindre l’Europe, Kelly raconte les différents épisodes qui l’ont mené ici avec une ferveur qui pousse le spectateur à vivre ces événements avec elle, à réfléchir à son parcours. Un récit qui gravite toujours autour de cet espoir de pouvoir entrer en France, et qui donne à partager un regard extérieur à notre pays, à enrichir notre existence avec celle d’une autre.

Voilà donc trois films, trois exemples parmi tant d’autres, qui regardent l’humain à hauteur d’yeux, sans complaisance, offrant un reflet de nous-mêmes, pour nous aider à situer ce que nous vivons, et d’où nous le vivons. Espérons que « le Terrain » et « Kelly » connaîtront prochainement les joies d’une sortie en salles.

 
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JulienMarsa